Intervention de Pierre Delion aux Journées de l’AMPI 2024

Désir d’une société plus humaine : et pourquoi pas la psychiatrie ?

1 Au fur et à mesure que le monde entier s’enfonce dans la barbarie, le désir d’une société plus humaine semble devenir un lointain inaccessible, alors que nos contemporains le réclament :

11 Au niveau de nos professions de psychistes

111 Les patients de la psychiatrie et les soignants sont de plus en plus maltraités

112  Les décisions politiques sont de plus en plus déconnectées des réalités cliniques

113  Le terme même de désir ne semble plus faire l’objet d’un intérêt de nos contemporains

114 Et pourtant les patients, leurs familles, et les soignants sont très demandeurs de cette humanité dans la relation

12 Mais plus généralement au niveau sociétal

121 Les guerres se multiplient dangereusement au point de frôler voire de déboucher sur la troisième guerre mondiale dans peu de temps

122 L’écologie est en perte de vitesse, minée par les avalanches de fake news à la solde des lobbies pétroliers alors qu’il y a des solutions (le ministère du futur de S Robinson)

123 La solidarité internationale est en recul au niveau des grandes organisations de défense des droits humains (ONU, TPI, associations d’assistance qui sont maltraitées sur les terrains de conflits ou dans les pays sous dictature,…)

124 Alors que nous savons que la négociation, le compromis, le débat contradictoire pourrait régler la plupart des problèmes actuellement objets de guerres terribles

2  Nous sommes passés d’une société (1) tendant asymptotiquement vers la démocratie à une république des faux-selfs dans laquelle (2) l’image publicitaire de l’homme ou de la femme politique triomphe au détriment de l’humaine condition, tout cela maintenant aux yeux de tous, pendant que le capitalisme (3) s’en met plein les poches et ruine notre planète, sans aucun contre-pouvoir.

21 De la démocratie à la république des faux-selfs :

211 L’authenticité des relations de l’humaine condition étant disqualifiée par nos gouvernants, c’est l’homme neuronal qui semble résumer les aspirations de nos contemporains, et bientôt l’IA qui est le comble du faux-self.

Pour ce faire pas besoin de psychanalyse, de psychopathologie, de transfert, il est plus « économique » de pondre des protocoles résultant de grandes études statistiques et de les appliquer sans états d’âme. D’ailleurs l’empathie est sou contrôle. Vous ne répondez pas favorablement au protocole imposé ? C’est en raison de vos propres résistances, de votre incurie, de votre incapacité à la résilience. Et c’est donc de votre responsabilité d’autoentrepreneur raté. La sécu rembourse vos antidépresseurs, vous n’allez pas en plus me demander d’écouter vos jérémiades !

212  Une république des faux-selfs privilégie l’image au détriment de la réalité des actions menées.

Ces nouvelles normes imposées par voie de conditionnement visuel et auditive (temps de cerveau disponible) induisent une addiction revancharde à la consommation au lieu de se satisfaire de la représentation de l’objet (sublimation).

On assiste à une régression qui va de la représentation à la consommation de l’objet (partiel), à une régression qui va de la pensée aux protocoles prémachés, à un éloge de l’idéal de la richesse et in fine à une promotion des pervers narcissiques, au détriment de ceux qu’ils dirigent, mais au grand bénéfice du capitalisme contemporain.

3 Dans cette déconstruction programmée, une société plus humaine est manifestement le cadet des soucis de nos dirigeants, puisqu’ils sont capables de détruire les solidarités à tous les niveaux de notre État de droit : droit du travail (1), droit à l’éducation (2), droit aux soins (3) au profit de quelques profiteurs malades d’un égoïsme sans aucun complexe. Si seulement Molière était encore là, il nous écrirait la suite de l’Avare, en décrivant un Elon Musk assis sur son trône en train de chier son or à tout va ! l’érotisme sadique-anal a de l’avenir devant lui !…

31 Droit du travail : tout le tissu de protection des travailleurs s’est progressivement déconstruit (médecine du travail au service du patronat), jours de carence, chasse aux arrêts de travail, précarisation du statut de chômeur, management intensif, harcèlement…

32 Droit à l’éducation : dégradation des conditions de scolarisation, inclusion scolaire sans moyens sérieux, paupérisation des enseignants, casse du médico-social pour les enfants, privatisation des universités, imposition de parcoursup,…

33 Droit aux soins : dégradation de tous les outils de soins, dégradation des conditions de fonctionnement de la sécurité sociale, allongement des listes d’attente de tous les soins, augmentation du ticket modérateur, management inepte des soins

34 Pourquoi n’y a-t-il pas de révolte ? Pourquoi se retrouve-t-on avec une alliance sacrée entre la servitude volontaire et un masochisme exacerbé dialectiquement lié au sadisme des pervers narcissiques qui nous gouvernent ?

4 Comme d’habitude, lorsque le peuple est appelé à faire des efforts pour engraisser les actionnaires, ce sont les catégories les plus fragiles qui sont impactées : les enfants, les handicapés, les vieux, les fous, les prisonniers, les pauvres. Autant de facteurs de vulnérabilité supplémentaires dans la déconstruction générale.

La psychiatrie est aux premières loges puisqu’elle accueille et tente de soigner des personnes qui cumulent ces différents critères et parmi elles les enfants et les adolescents concernés par la souffrance psychique.

41 Exemple : une augmentation sans précédents du taux de suicide chez les adolescents ? conséquences immédiates : circulaire de septembre 2023 prolongeant la compétence des secteurs de pédopsychiatrie de 16 à 18 ans, mais sans aucuns moyens supplémentaires, sauf à faire des projets innovants pour toucher un budget qui ne sera sans doute pas pérennisé au-delà du prochain appel d’offre. J’ai eu connaissance de services de psychiatrie d’adultes qui ont immédiatement mis en application dette circulaire et déclenché dans les services de pédopsychiatrie des drames pour les adolescents.

42 Un autre exemple : l’année 2025 sera l’année de la santé mentale. Merci monsieur Barnier dont la maman a été présidente pendant de nombreuses années de l’Unafam de Savoie. D’abord, la santé mentale vous savez ce que j’en pense, c’est un détournement du fric accordé aux soins des malades mentaux vers la santé mentale des bien portants. Ensuite, vous apprenez que le premier ministre a choisi comme responsable de cette année de la santé mentale, Fasquelles, le député maire du Touquet (ville de résidence de Macron) hostile à la psychanalyse, au point d’avoir tenté de faire voter sa suppression dans l’enseignement universitaire. J’ai eu à faire à lui lors de l’histoire du packing et j’ai vu qu’il était capable de tout pour casser l’adversaire.

43 La transformation des Cmpp et autres lieux de soins des enfants et adolescents en plateformes diagnostiques des TND avec adressage des enfants pour leurs soins à des psy installés en libéral. Je n’ai rien contre le libéral en soi, mais pour soigner les pathologies archaïques sans équipe, bonjour la rupture éthique entre l’importance d’établir un diagnostic pour soigner un patient et le découpage entre ces deux temps de l’acte médical confiés à des personnes différentes a priori !

44 Un dernier exemple : à l’occasion de la réunion de crise de la pédopsychiatrie, Macron s’invite à la conclusion et pour redonner espoir à une profession sinistrée, annonce la création d’un Institut du Cerveau de l’Enfant.

5 Donc le désir d’une psychiatrie plus humaine me semble mal parti et pourtant les soignants que je rencontre sont des « sujets désirants » de première catégorie : dans les équipes que je supervise, la réflexion psychopathologique transférentielle, les réflexions institutionnelles, les inventions pratiques, les recherches théorico-cliniques, la pratique des constellations transférentielles, les formations trouvées pour continuer à créer dans nos métiers de psychistes sont toujours là, bien vivantes. Donc contrairement à ce triste constat de l’état actuel de la psychiatrie, ceux qui continuent à se battre pour faire exister des pratiques humaines sont précisément ceux qui ne cèdent pas sur leur désir. Pour peu qu’ils soient plusieurs à désirer ensemble, l’essentiel est préservé. Donc continuons de nous réunir, de nous rassembler, de témoigner de nos expériences, de pratiquer ce qui est encore praticable et désirons ensemble une psychiatrie plus humaine pour la faire exister en réalité.

Ce qui compte c’est le mot ensemble ; non pas dans une perspective de groupe coagulé, mais plutôt dans celle des rapports complémentaires de Dupréel, rapports de décomplétude, rapports de complexité. « Les rapports sociaux s’interpénètrent et comportent des termes communs. Lorsque deux rapports sociaux ont un terme commun, on pourra dire que « l’un de ces rapports est complémentaire de l’autre s’il en conditionne soit l’existence, soit la nature » (Dupréel, 1948, p. 17). La complémentarité est le plus souvent réciproque. Deux rapports sociaux mutuellement complémentaires A‑B et A‑C ­déterminent un troisième rapport B‑C. La complémentarité de deux rapports sociaux « entraîne logiquement une combinaison de trois rapports ». De manière générale, la complémentarité positive augmente la force sociale du terme moyen. Si l’influence d’un rapport complémentaire A‑B renforce le caractère positif d’un rapport influencé A‑C, ce rapport A‑B devient « un facteur d’agrégation du troisième terme C au terme moyen A » (ibid., p. 20). Ainsi, la complémentarité positive est à la base de la notion de groupe social, à savoir « une collection d’individus unis entre eux et distingués des autres individus par des rapports sociaux positifs et complémentaires » (ibid.). Tout comme les rapports sociaux, les groupes sont capables d’interpénétration, c’est-à-dire qu’ils peuvent avoir des termes communs. Seuls les groupes mutuellement extérieurs peuvent être définis par la différence des individus qui les composent. Lorsque les groupes s’interpénètrent, ils ne se différencient que par « la non-coïncidence de leurs structures, c’est-à-dire du système de rapports complémentaires communs à leurs membres respectifs » (ibid., p. 43).  

1 Ces rapports complémentaires existent aussi bien au niveau de nos équipes (constellations transférentielles) : pouvoir dire sans trop de difficultés dans la réunion de constellation que j’ai envie de foutre cet enfant ou ce parent par la fenêtre, et entendre que son collègue s’en sort très bien avec les mêmes personnes pourrait conduire à un conflit délétère qui fracture les équipes. A contrario, assumer ces antagonismes (agonie même racine que angoisse) par principe débouche sur une fonction contenante solide pour le patient dont on parle contradictoirement. Du genre : tiens eux, ils arrivent à ne pas éprouver des angoisses dingues alors qu’ils ne sont pas d’accord entre eux. Moi j’aimerais bien y arriver ! Complémentarité transférentielle.

2 mais aussi de nos partenaires (psychiatrie de secteur) :

Avec mes collègues nous prenons en charge un patient très gravement atteint. Il n’a pas de chance, en plus il a un diabète qui décompense souvent. Donc on rencontre régulièrement avec lui son généraliste pour aider à l’observance de son traitement. Sans compter ses problèmes familiaux  qui nous conduisent souvent à des contacts avec l’assistante sociale de son quartier. Complémentarité raisonnée comme la psychiatrie de secteur nous a appris à le faire sans cesse.

3 et également au niveau de nos théories : une complémentarité hypothético-déductive, inductive et abductive transversale

Plutôt que de la jouer « moi je sais » les autres bof !, il est intéressant de rester en position basse « avec mes collègues nous pouvons assurer la partie prise en charge, et cela nous donne une expérience des effets de ce que nous faisons avec ce patient sur une longue durée. Nous y réfléchissons en termes psychopathologiques et transférentiels et maintenant au bout de cinquante ans de réflexion avec beaucoup de partenaires des situations de soins institutionnels nous pouvons en déduire un certain nombre d’hypothèses abductives qui méritent d’être prises en considération. Nous pouvons prétendre être des chercheurs en psychopathologie transférentielle. »

Mais les patients prennent aussi des neuroleptiques ou des antidépresseurs ou d’autres trucs encore, et je connais des chercheurs qui continuent de réfléchir avec leurs collègues à des améliorations possibles pour les patients. Par exemple, actuellement des chercheurs se creusent le ciboulot sur les approches par stimulation magnétique transcrânienne. Ça pourrait aider sur les hallucinations résistantes aux médicaments habituels chez certains patients, même adolescents. On en parle ensemble et ça m’est arrivé de leur envoyer un patient qui pourrait en bénéficier. Effectivement ça a donné des résultats intéressants. Ces chercheurs ne font pas des émissions de télé pour dire. « ça y est, on a trouvé le traitement des psychoses », non, ils restent discrets mais ça les aide à réfléchir sur les mécanismes cérébraux en général et à faire avancer la compréhension du fonctionnement de cet organe assez utile je crois. Et ça m’intéresse que les neurosciences progressent.

Donc la complémentarité entre des chercheurs en psychopathologie transférentielle et en neurosciences me paraît à l’ordre du jour de façon sérieuse. Et je l’appelle de mes vœux. Mais pas dans n’importe quelle condition ! une complémentarité transversale ou horizontale et non une complémentarité verticale, du genre « à moi le pouvoir et les sous // et les autres, je les dissous ! »

Actuellement il existe une majorité de chercheurs en neurosciences et en génétique et autres sciences cognitives qui prétendent avoir trouvé les clefs du cerveau et qui imposent à nos dirigeants leur vision du monde de la psyché réduite aux seuls neurones. Il ne s’agit pas là d’une complémentarité, mais d’une guerre d’extermination des autres champs scientifiques, notamment des sciences humaines parmi lesquelles la psychanalyse, la psychothérapie institutionnelle occupent une position essentielle.

L’exemple des recommandations de la HAS pour le THADA sorties en septembre dernier qui intiment de diagnostiquer davantage cette pathologie et de prescrire un traitement éducativo-comportemental et du méthyl-phénidate. Les psychothérapies sont contrindiquées. Une seamine plus tard sort le livre de François Gonon « neurosciences, un discours néolibéral ; psychiatrie, éducation précarité. Il met en évidence la prétention excessive des promoteurs de ce discours sur le plan scientifique. Ce qui est prétendu scientifique ne l’est pas dans la plupart des cas à ce sujet. Et les conclusions qui en sont tirées sont scandaleuses sur le plan scientifique.

Pour lutter contre ces dérives plénipotentiaires des soi-disant neuroscientifiques au pouvoir, j’ai pour ma part mis en place une consultation neuropédiatrie pédopsychiatrie avec mon collègue Louis vallée au CHU de Lille pendant une quinzaine d’années. Nous avons pu observer comment les parents des enfants que nous recevions pour des pathologies complexes construisaient sous nos yeux la théorie de la maladie de leur enfant dans un rapport complémentaire digne de ce nom.

Nous en arrivons à ce niveau à rejoindre la méthode d’Edgar Morin qui a fait de la complexité son sujet de recherche principal.

Les trois principes

Le principe dialogique qui assemble deux notions opposées et pourtant indissociables (par exemple la dualité onde/corpuscule) permet d’assembler des notions antagonistes et ainsi de penser des processus complexes.

Le deuxième principe est celui de la récursion organisationnelle. Un processus récursif est un processus où les produits et les effets sont en même temps causes et producteurs de ce qui les produit. Nous individus, sommes les produits de la reproduction antérieure à nous. Mais une fois produits nous devenons les producteurs du processus qui va continuer. L’idée récursive est donc une idée en rupture avec l’idée linéaire de cause/effet, de produit/producteur, de structure/superstructure, puisque tout ce qui est produit revient sur ce qui le produit dans un cycle lui-même auto-constitutif, auto-organisateur et auto-producteur. (p.100)

Selon le troisième principe dit hologrammatique, la partie est dans le tout, mais le tout est dans la partie. L’exemple le plus courant est le patrimoine génétique ; d’un individu qui se retrouve dans chaque cellule qui le compose, ou encore la société dans son entièreté est présente dans chaque personne, du fait de sa langue, se culture, des normes sociales qu’elle fait vivre au quotidien.

Ces trois complémentarités, transférentielles, raisonnées et hypothético-déductives liées aux trois principes d’Edgar Morin devraient guider nos dirigeants et les amener à respecter chaque corpus de savoir et à les encourager à trouver ensemble des articulations utiles aux patients pris en charge, mais également aux chercheurs eux-mêmes dans leurs travaux de débroussaillement des phénomènes humains. En cela ils ne feraient que favoriser les mouvements démocratiques, et ainsi économiser une énergie considérable actuellement produite en pure perte au service des querelles de pouvoir dignes des cours de maternelle. La démocratie est un ensemble de positions contradictoires qui choisissent de ne pas se faire la guerre et de ne pas défendre une seule vérité. La psychanalyse ne détient pas la vérité, pas plus que la génétique ou les neurosciences, mais ensemble nous pouvons articuler nos connaissances pour mieux soigner un patient présentant une souffrance psychique insoutenable et qui crève d’être seul au milieu des protocoles. Le projet des psychothérapies institutionnelles est non seulement de mobiliser ces désirs d’une psychiatrie humaine mais surtout d’y parvenir ensemble.

Pierre Delion