Intervention de Patrick Chemla aux journées de l’AMPI de 2023

Intervention de Patrick Chemla aux journées de l’AMPI de 2023

Sauver le passé pour construire une psychiatrie à venir

J’avais proposé ce titre dans l’après-coup des rencontres de la Criée de Juin dernier. Je venais de découvrir tardivement l’œuvre de Walter Benjamin grâce à la lecture des ouvrages de Roland Gori. En particulier de son livre « Et si l’effondrement avait déjà eu lieu » où il entrecroise d’une façon audacieuse les hypothèses de Winnicott et celles de Walter Benjamin.  Roland Gori est venu exposer ses deux derniers livres et son film à la Criée, ce qui m’a engagé dans la lecture des « Thèses sur l’Histoire » de W.Benjamin. Je me suis aussi appuyé sur le livre essentiel de Michael Loewy « Avertissement d’incendie » qui effectue une sorte de décryptage et de « discussion talmudique » de ces thèses ; également sur l’ouvrage de Daniel Bensaid « le pari mélancolique » qui marque un tournant dans son parcours intellectuel et militant.

Entre-temps je viens de « prendre ma retraite » il y a un mois, et cette césure dans mon parcours n’est pas sans importance. Désormais mon travail pour une psychiatrie émancipatrice se trouve décalé d’une praxis collective, quand bien même je souhaite garder des liens de formation et de supervision avec des collègues encore immergés dans les pratiques de l’institutionnel. Du coup le titre que j’avais proposé pour ces journées de l’AMPI  comporte-t-il de nouvelles résonnances…

Je quitte le Centre Artaud après une quarantaine d’années de travail passionnant. J’ai exposé lors des colloques précédents mes inquiétudes motivées par la multiplicité des départs lors de l’épidémie de Covid : une dizaine en peu de temps, dont certains de collègues jusqu’alors fortement impliqués auprès des patients. Peu à peu, mais d’une façon sensible, le collectif a pansé  (pensé) ses plaies, et de nouveaux collègues sont arrivés, se mettant au travail de façon active et créative. Une ambiance de travail s’est ainsi retissée, avec la relance progressive des AG mensuelles, la réanimation des Clubs thérapeutiques, et même la réémergence active de l’interclub articulant les clubs de l’intra et ceux de l’ambulatoire. L’épicerie solidaire créée à l’occasion de l’épidémie contribue au climat d’entraide réciproque, et des ateliers menés avec des artistes relancent de façon sensible la créativité dans le Collectif. J’ai pu assister et contribuer à cette reconstruction après la catastrophe. En m’effaçant progressivement d’une fonction de direction, maintenant assumée par mon collègue Yacine Amhis, tout en œuvrant jusqu’au bout à la cohérence du travail. En particulier en interrogeant sans cesse le réel de la réalité de la vie quotidienne, faite de rencontres sur fond de répétition. Mais aussi de mouvements d’identifications, et en particulier d’identifications projectives sur fond de « transfert-contre-transfert » qu’il s’agit de ne pas rabattre sur des simplifications hygiénistes. C’est la tendance lourde bien sûr de tout établissement : nous avons eu droit à des photos du personnel technique prises dans les AT, adressées à la direction pour renvoyer leur incompétence aux soignants, et imposer de la pédagogie de la vie quotidienne aux patients. Le ressort d’une telle tendance, c’est bien entendu le déni de l’apragmatisme et des défenses psychotiques. L’analyse institutionnelle permanente, la formation de base effectuée par un collègue psychologue Florent Langlois, les supervisions effectuées avec Pierre Delion auront permis de redresser le cap, et même d’accueillir de nouvelles pratiques : je pense aux repas dans un AT articulés à une prise en charge psychothérapique particulièrement difficile. Je pense aussi à la radio produisant des reportages sur la vie quotidienne et les fêtes. Je pense enfin à un studio musical créé dans le local du Club par un infirmier Quentin Varichon, et un musicien qui aura réussi à faire sortir de l’hôpital des patients particulièrement souffrants se soutenant de ce support d’expression pour chanter, composer des raps ou des poèmes. Ces moments de création  de la vie quotidienne : friperies, fêtes d’été et d’hiver, ont permis de reconstruire un rythme, une ambiance plus légère avec des moments d’effervescence.  J’ai choisi de partir au lendemain d’une des soirées de la SDLFO, particulièrement vivante, construite par le Collectif Artaud incluant  les clubs et le GEM. Le débat avec Olivier Brisson « pour une psychiatrie indisciplinée » donna le ton d’une ambiance joyeuse et sensiblement libertaire. Je me permettrai également de mentionner la fête donnée pour mon départ, qui échappa à la déploration que j’aurais pu craindre : discours, chansons, danses toute une journée chargée de beaucoup d’émotions partagées, mais aussi de confiance dans le passage de relais et la suite à venir. J’ai insisté à chaque fois sur la confiance que j’accordais à l’équipe actuelle, mais j’ai aussi renvoyé les patients à leur responsabilité dans ce qui se construirait désormais en mon absence , mais dans un souci explicite de transmission. Ce que j’ai toujours envisagé comme une continuation avec la nécessité d’une coupure/ lien, qui suppose remaniements des formes instituées. Ce qui compte c’est le mouvement à poursuivre.

S’agirait-il de « sauver le passé » pour le conserver, voire le fétichiser, en faire le lieu d’une nostalgie infinie ? On reconnait dans cette posture une lame de fond qui aura plombé lourdement le mouvement de PI dans nombre de colloques avec une idéalisation gonflante du passé. Nous aurons répétitivement entendu « c’était mieux avant », particulièrement décourageant pour les jeunes générations. Et faux en grande partie pour la plupart des lieux qui n’avaient connu de la PI qu’un blason à la mode de cette époque. Rares furent les services où la PI modifia profondément l’ordre des choses, la hiérarchie statutaire, la place des patients, la fonction club et la création partagée  de la vie quotidienne. Et j’ai donc toujours trouvé insupportable cette culture de la plainte tenant lieu de discours de groupe. Le premier texte que j’ai présenté ici même s’intitulait : « le mur des lamentations est une impasse ». C’était une citation que Jacques Hassoun attribuait à un poète israélien que je n’ai jamais retrouvé. Je pense maintenant qu’il s’agissait dans son élaboration d’un énoncé important dans le cours de sa recherche sur les passions intraitables, et leurs déclinaisons sur le mode de la haine ou de la mélancolie. On entend aussi que cet énoncé rencontrait déjà l’Histoire, et les passions violentes et cruelles qui ne cessent de se déchainer autour d‘un partage pourtant nécessaire des « lieux saints ». Je ne peux m’empêcher de citer un fragment de  la lettre de Freud à propos du sionisme, qui ne cesse de ressortir comme un inédit, alors qu’elle circule publiquement depuis 2004   :

   « Je ne peux éprouver la moindre sympathie pour une piété mal interprétée qui fait d’un morceau de mur d’Hérode une relique nationale et, à cause d’elle, défie les sentiments des habitants du pays »

Il est question dans cette position de Freud, d’une attitude constante chez lui quant à « l’illusion religieuse » et à la fétichisation des reliques. Ce qui ne l’empêche aucunement de se dire juif, et de conclure son parcours par un hommage au monothéisme, et à ce qu’il a apporté à la Kulturarbeit. On peut aussi lire « l’homme Moise et le monothéisme » sous cet angle : hommage et défi pour la psychanalyse dans une confrontation à la religion monothéiste en la délestant de l’illusion religieuse et de la fétichisation du texte de la Torah. Celui-ci se trouve décrypté dans ses refoulements et retranchements au profit de la recherche d’une vérité matérielle et historique.

Le paradoxe de la méthode freudienne qui prétend à la scientificité, c’est qu’elle procède de ce qu’il faut bien repérer comme « acte de foi » dans l’inconscient. Oury parlera du « concept d’inconscient » pour ne pas le chosifier, sans pour autant régler la question de l’acte de foi ! Jean Cooren évoquait un « acte de foi laïque » dans son très beau livre « Autre pourrait être le monde », expression dont je me suis emparée.

En quoi ces détours  nous concernent ils dans ces journées consacrées à la vie quotidienne élevée à la hauteur d’un concept, aujourd’hui écrasée par la novlangue néolibérale ? Il me semble que nous aurions à sauver cette richesse sans la fétichiser, ce qui vaut pour l’ensemble de la méthode. Ce qui compte c’est le mouvement et son éthique. D’où l’inquiétude constante pour Oury de figer le mouvement, en fixant un corps de doctrine : « la PI, ça n’ek-siste pas » !

Je ne sais pas si Oury serait d’accord avec moi, mais je trouve son mode de pensée profondément benjaminien. L’année dernière, j’avais insisté en le citant sur l’absence d’espoir qu’il différencie d’un horizon d’attente. C’est là un point difficile, car nous nous aurions tellement envie de lendemains qui chantent et d’un progrès inéluctable de l’Histoire. Cette vulgate de l’historicisme aura pourtant été déconstruite dans l’entre-deux guerres par nombre d’intellectuels marxistes ou/et libertaires.

C’est là un point difficile que je voudrais aborder avec l’appui à nouveau de Benjamin, Bensaid, Loewy :

 « Dans une lettre de jeunesse, Walter Benjamin rendait hommage, rappelle Daniel Bensaid, à la grandeur de la « fantastique mélancolie maîtrisée » de Péguy ; et dans son essai sur le surréalisme (1929), il se réfère au trotskiste Pierre Naville, selon lequel le pessimisme est une dimension essentielle de la dialectique marxiste. Cette mélancolie révolutionnaire de l’inaccessible, sans résignation ni renoncement, se distingue radicalement, selon Daniel (Bensaid), du chagrin impuissant de l’inéluctable et des complaintes postmodernes en manque de finalité, avec leur esthétisation d’un monde désenchanté » M.Loewy in Contretemps 12 octobre 2019.

Benjamin dans son essai sur le surréalisme(1929) va jusqu’à évoquer  « un pessimisme actif, organisé, pratique, tendu entièrement vers l’objectif d’empêcher, par tous les moyens possibles, l’avènement du pire ».

On retrouve étrangement  les préoccupations de Patrick Boucheron qui dans une tribune du Monde, ainsi que dans un petit livre percutant « le temps qui reste » rejoint à sa façon cette préoccupation. J’extrais deux phrases de sa tribune :

  « Que « les choses continuent comme avant [à aller ainsi] », voilà la catastrophe disait Walter Benjamin [1892-1940]. Elle ne réside pas dans ce qui va arriver. »….

  « Comment comprendre cela en tant qu’historien, cette crise de l’imminence qui affecte l’agir politique au point de nous faire croire que la catastrophe est inévitable quand il s’agirait au contraire de dire : il est grand temps »

Ces propos sont centrés sur l’anthropocène et prennent la mesure d’une catastrophe climatique annoncée depuis longtemps qui ne provoque  pourtant aucune réponse politique crédible. Au contraire les Etats instrumentalisent la catastrophe pour renforcer des discours xénophobes et racistes qui construisent la possibilité de régimes populistes fascisants en Europe et dans le monde. C’est tout cela qui trame l’actuel de ce qui se présente comme modernité. Le « pessimisme actif » de Boucheron, comme celui de Benjamin, vise à donner l’alerte, à nous faire réagir. Si nous laissons les choses aller comme elles vont, nous nous nous dirigerons « cap au pire » comme le titrent Dardot et Laval dans un article remarquable (13 novembre) de Médiapart. C’est en ce sens que j’interprète  « la mélancolie révolutionnaire de l’inaccessible, sans résignation ni renoncement » dont parle Bensaid.

Comment imaginer que ces forces de destruction dans la Culture n’aient pas de répercussion pour la PI mais aussi pour la psychanalyse?  ? Elles touchent très directement ce qui fait le vif de nos métiers : le désir d’altérité et d’hospitalité, l’accueil de l’étranger et de l’étrangèreté, la solidarité et l’amitié. Ce sont à la fois des conditions de possibilité, et des enjeux exigeants cruciaux pour les dispositifs que nous arrivons à construire. Ce déni de la vie psychique que Pierre Dardot a nommé psychophobie, est en lien direct avec « cette nouvelle raison du monde » qui marchandise l’humain, mise sur la concurrence généralisée, et « l’individu entrepreneur de lui-même » (Foucault). Cette nouvelle raison s’infiltre au plus intime de nos existences conduisant à des attitudes de repli, de « privatisation de la vie sociale » (Castoriadis). L’horizon semble tellement bouché et nous renvoie un sentiment d’impuissance, à l’extrême opposé de l’énergie à dégager pour re/construire du Collectif. C’est contre la montée de ces passions tristes qu’il s’agit de s’insurger, y compris en relevant les ruines de ce qui se trouve actuellement détruit des constructions auxquelles nous tenons le plus : clubs thérapeutiques, lieux d’accueil et de soins construits avec amour depuis quelquefois  plusieurs générations.

Pour conclure je reprendrai le propos tenu à Reims en juin dernier.

 Benjamin suggère un « bond de tigre dans le passé » pour évoquer une révolution qui se ferait contre le progrès prétendu de la modernité. Il s’agirait selon lui d’attendre activement « un moment messianique », une sorte de faille temporelle imprédictible. Après tout qui aurait pu prévoir le surgissement de la PI à ST Alban en période d’occupation nazie ? Avec la rencontre hautement improbable de Tosquelles rescapé de la révolution espagnole, du massacre du POUM par les staliniens et les fascistes, et de Bonnafé militant communiste inspiré lui aussi par la Révolution Surréaliste ? Certes Tosq, militant politique,  avait aussi une formation psychiatrique et analytique férenczienne. Il aura compris très vite l’alliance nécessaire sur fond d’amitié fraternelle et conflictuelle avec Bonnafé dirigeant de la résistance armée de la zone sud. Mais qui aurait pu imaginer que dans ces circonstances catastrophiques où 45000 malades sont morts de faim et d’abandon, surgirait la création d’une nouvelle thérapeutique institutionnelle de la folie fondée sur la psychanalyse et la social thérapie ?

Ce « bond du tigre » que Tosq et Bonnafé effectuent,  dans une détermination politique et éthique, poétique aussi ; ce bond va produire une « révolution psychiatrique » indéniable à la Libération. Certes les psychiatres et les soignants impliqués restèrent trop peu nombreux pour transformer radicalement la situation sur le terrain, comme on aurait pu le désirer. Surtout la contre-révolution politique a eu lieu dès les années 1980 avec la victoire d’un néolibéralisme qui a aujourd’hui envahi la planète et trame l’étoffe de nos subjectivités. La loi sur le Secteur qui ne fut votée qu’en 1986 constitua de fait une victoire à la Pyrrhus, s’accompagnant d’une mise en route de l’évaluation et du formatage des pratiques. La plupart n’auront pas voulu croire à une telle défaite, sauf peut-être les fondateurs qui nous prévenaient de l’instrumentalisation de l’antipsychiatrie pour détruire radicalement leur volonté émancipatrice.

 Aujourd’hui il est encore plus clair que cette révolution est à reprendre, que tout est à reprendre sans cesse. Nous n’allons pas attendre passivement « des temps messianiques » fussent-ils métaphoriques, mais nous appuyer de toutes nos forces sur nos praxis instituantes contre la destruction du secteur et de la PI.  Ceux qui vont poursuivre après nous, et dont il s’agit d’accompagner la relève, auront à  affronter les ruines produites par la modernité, dans une sorte de retournement de la pulsion de mort que N Zalztmann a joliment nommé « pulsion anarchiste ».  Rien de nos créations ne peut, hélas ou heureusement, se  capitaliser dans une logique marchande, mais l’Histoire peut s’écrire et se transmettre, et  il s’agit toujours  d’attraper le kairos par les cheveux. A la condition de rester prêts à bondir, dans une « attente abductive », une attente qui n’espère pas être comblée,  du surgissement du « hors d’attente » dans une nouvelle faille du temps. Il s’agit de se donner les moyens de résister de façon singulière et collective, pour nous tenir prêts. L’attente active suppose  une mise en œuvre des subjectivités désirantes. Je crois que nous traversons un moment dangereux où tout nous pousserait au repli ou au silence. Le mouvement de PI a toujours mis au travail la double aliénation sociale et politique. Au-delà de la transmission des savoirs, des formations et des supervisions qui soutiennent les pratiques actuelles de l’institutionnel, il nous faut des lieux de rassemblement pour réagir ensemble à cette destructivité. Hier le collectif des 39, aujourd’hui le Printemps de la Psychiatrie, mais aussi tous les lieux où la PI reste vivante comme l’AMPI, St Alban, La Criée,  tous les regroupements et personnes qui se reconnaissent dans cette valeur humaine de la folie…

Je vous invite donc à participer aux prochaines Assises citoyennes du soin psychique les 24 et 25 mai 2024 à la Bourse du travail de Paris, à l’initiative du Printemps de la Psychiatrie, du Collectif des 39 et des CEMEA

Patrick Chemla

Intervention de Pierre Delion aux Journées de l’AMPI 2024

Désir d’une société plus humaine : et pourquoi pas la psychiatrie ?

1 Au fur et à mesure que le monde entier s’enfonce dans la barbarie, le désir d’une société plus humaine semble devenir un lointain inaccessible, alors que nos contemporains le réclament :

11 Au niveau de nos professions de psychistes

111 Les patients de la psychiatrie et les soignants sont de plus en plus maltraités

112  Les décisions politiques sont de plus en plus déconnectées des réalités cliniques

113  Le terme même de désir ne semble plus faire l’objet d’un intérêt de nos contemporains

114 Et pourtant les patients, leurs familles, et les soignants sont très demandeurs de cette humanité dans la relation

12 Mais plus généralement au niveau sociétal

121 Les guerres se multiplient dangereusement au point de frôler voire de déboucher sur la troisième guerre mondiale dans peu de temps

122 L’écologie est en perte de vitesse, minée par les avalanches de fake news à la solde des lobbies pétroliers alors qu’il y a des solutions (le ministère du futur de S Robinson)

123 La solidarité internationale est en recul au niveau des grandes organisations de défense des droits humains (ONU, TPI, associations d’assistance qui sont maltraitées sur les terrains de conflits ou dans les pays sous dictature,…)

124 Alors que nous savons que la négociation, le compromis, le débat contradictoire pourrait régler la plupart des problèmes actuellement objets de guerres terribles

2  Nous sommes passés d’une société (1) tendant asymptotiquement vers la démocratie à une république des faux-selfs dans laquelle (2) l’image publicitaire de l’homme ou de la femme politique triomphe au détriment de l’humaine condition, tout cela maintenant aux yeux de tous, pendant que le capitalisme (3) s’en met plein les poches et ruine notre planète, sans aucun contre-pouvoir.

21 De la démocratie à la république des faux-selfs :

211 L’authenticité des relations de l’humaine condition étant disqualifiée par nos gouvernants, c’est l’homme neuronal qui semble résumer les aspirations de nos contemporains, et bientôt l’IA qui est le comble du faux-self.

Pour ce faire pas besoin de psychanalyse, de psychopathologie, de transfert, il est plus « économique » de pondre des protocoles résultant de grandes études statistiques et de les appliquer sans états d’âme. D’ailleurs l’empathie est sou contrôle. Vous ne répondez pas favorablement au protocole imposé ? C’est en raison de vos propres résistances, de votre incurie, de votre incapacité à la résilience. Et c’est donc de votre responsabilité d’autoentrepreneur raté. La sécu rembourse vos antidépresseurs, vous n’allez pas en plus me demander d’écouter vos jérémiades !

212  Une république des faux-selfs privilégie l’image au détriment de la réalité des actions menées.

Ces nouvelles normes imposées par voie de conditionnement visuel et auditive (temps de cerveau disponible) induisent une addiction revancharde à la consommation au lieu de se satisfaire de la représentation de l’objet (sublimation).

On assiste à une régression qui va de la représentation à la consommation de l’objet (partiel), à une régression qui va de la pensée aux protocoles prémachés, à un éloge de l’idéal de la richesse et in fine à une promotion des pervers narcissiques, au détriment de ceux qu’ils dirigent, mais au grand bénéfice du capitalisme contemporain.

3 Dans cette déconstruction programmée, une société plus humaine est manifestement le cadet des soucis de nos dirigeants, puisqu’ils sont capables de détruire les solidarités à tous les niveaux de notre État de droit : droit du travail (1), droit à l’éducation (2), droit aux soins (3) au profit de quelques profiteurs malades d’un égoïsme sans aucun complexe. Si seulement Molière était encore là, il nous écrirait la suite de l’Avare, en décrivant un Elon Musk assis sur son trône en train de chier son or à tout va ! l’érotisme sadique-anal a de l’avenir devant lui !…

31 Droit du travail : tout le tissu de protection des travailleurs s’est progressivement déconstruit (médecine du travail au service du patronat), jours de carence, chasse aux arrêts de travail, précarisation du statut de chômeur, management intensif, harcèlement…

32 Droit à l’éducation : dégradation des conditions de scolarisation, inclusion scolaire sans moyens sérieux, paupérisation des enseignants, casse du médico-social pour les enfants, privatisation des universités, imposition de parcoursup,…

33 Droit aux soins : dégradation de tous les outils de soins, dégradation des conditions de fonctionnement de la sécurité sociale, allongement des listes d’attente de tous les soins, augmentation du ticket modérateur, management inepte des soins

34 Pourquoi n’y a-t-il pas de révolte ? Pourquoi se retrouve-t-on avec une alliance sacrée entre la servitude volontaire et un masochisme exacerbé dialectiquement lié au sadisme des pervers narcissiques qui nous gouvernent ?

4 Comme d’habitude, lorsque le peuple est appelé à faire des efforts pour engraisser les actionnaires, ce sont les catégories les plus fragiles qui sont impactées : les enfants, les handicapés, les vieux, les fous, les prisonniers, les pauvres. Autant de facteurs de vulnérabilité supplémentaires dans la déconstruction générale.

La psychiatrie est aux premières loges puisqu’elle accueille et tente de soigner des personnes qui cumulent ces différents critères et parmi elles les enfants et les adolescents concernés par la souffrance psychique.

41 Exemple : une augmentation sans précédents du taux de suicide chez les adolescents ? conséquences immédiates : circulaire de septembre 2023 prolongeant la compétence des secteurs de pédopsychiatrie de 16 à 18 ans, mais sans aucuns moyens supplémentaires, sauf à faire des projets innovants pour toucher un budget qui ne sera sans doute pas pérennisé au-delà du prochain appel d’offre. J’ai eu connaissance de services de psychiatrie d’adultes qui ont immédiatement mis en application dette circulaire et déclenché dans les services de pédopsychiatrie des drames pour les adolescents.

42 Un autre exemple : l’année 2025 sera l’année de la santé mentale. Merci monsieur Barnier dont la maman a été présidente pendant de nombreuses années de l’Unafam de Savoie. D’abord, la santé mentale vous savez ce que j’en pense, c’est un détournement du fric accordé aux soins des malades mentaux vers la santé mentale des bien portants. Ensuite, vous apprenez que le premier ministre a choisi comme responsable de cette année de la santé mentale, Fasquelles, le député maire du Touquet (ville de résidence de Macron) hostile à la psychanalyse, au point d’avoir tenté de faire voter sa suppression dans l’enseignement universitaire. J’ai eu à faire à lui lors de l’histoire du packing et j’ai vu qu’il était capable de tout pour casser l’adversaire.

43 La transformation des Cmpp et autres lieux de soins des enfants et adolescents en plateformes diagnostiques des TND avec adressage des enfants pour leurs soins à des psy installés en libéral. Je n’ai rien contre le libéral en soi, mais pour soigner les pathologies archaïques sans équipe, bonjour la rupture éthique entre l’importance d’établir un diagnostic pour soigner un patient et le découpage entre ces deux temps de l’acte médical confiés à des personnes différentes a priori !

44 Un dernier exemple : à l’occasion de la réunion de crise de la pédopsychiatrie, Macron s’invite à la conclusion et pour redonner espoir à une profession sinistrée, annonce la création d’un Institut du Cerveau de l’Enfant.

5 Donc le désir d’une psychiatrie plus humaine me semble mal parti et pourtant les soignants que je rencontre sont des « sujets désirants » de première catégorie : dans les équipes que je supervise, la réflexion psychopathologique transférentielle, les réflexions institutionnelles, les inventions pratiques, les recherches théorico-cliniques, la pratique des constellations transférentielles, les formations trouvées pour continuer à créer dans nos métiers de psychistes sont toujours là, bien vivantes. Donc contrairement à ce triste constat de l’état actuel de la psychiatrie, ceux qui continuent à se battre pour faire exister des pratiques humaines sont précisément ceux qui ne cèdent pas sur leur désir. Pour peu qu’ils soient plusieurs à désirer ensemble, l’essentiel est préservé. Donc continuons de nous réunir, de nous rassembler, de témoigner de nos expériences, de pratiquer ce qui est encore praticable et désirons ensemble une psychiatrie plus humaine pour la faire exister en réalité.

Ce qui compte c’est le mot ensemble ; non pas dans une perspective de groupe coagulé, mais plutôt dans celle des rapports complémentaires de Dupréel, rapports de décomplétude, rapports de complexité. « Les rapports sociaux s’interpénètrent et comportent des termes communs. Lorsque deux rapports sociaux ont un terme commun, on pourra dire que « l’un de ces rapports est complémentaire de l’autre s’il en conditionne soit l’existence, soit la nature » (Dupréel, 1948, p. 17). La complémentarité est le plus souvent réciproque. Deux rapports sociaux mutuellement complémentaires A‑B et A‑C ­déterminent un troisième rapport B‑C. La complémentarité de deux rapports sociaux « entraîne logiquement une combinaison de trois rapports ». De manière générale, la complémentarité positive augmente la force sociale du terme moyen. Si l’influence d’un rapport complémentaire A‑B renforce le caractère positif d’un rapport influencé A‑C, ce rapport A‑B devient « un facteur d’agrégation du troisième terme C au terme moyen A » (ibid., p. 20). Ainsi, la complémentarité positive est à la base de la notion de groupe social, à savoir « une collection d’individus unis entre eux et distingués des autres individus par des rapports sociaux positifs et complémentaires » (ibid.). Tout comme les rapports sociaux, les groupes sont capables d’interpénétration, c’est-à-dire qu’ils peuvent avoir des termes communs. Seuls les groupes mutuellement extérieurs peuvent être définis par la différence des individus qui les composent. Lorsque les groupes s’interpénètrent, ils ne se différencient que par « la non-coïncidence de leurs structures, c’est-à-dire du système de rapports complémentaires communs à leurs membres respectifs » (ibid., p. 43).  

1 Ces rapports complémentaires existent aussi bien au niveau de nos équipes (constellations transférentielles) : pouvoir dire sans trop de difficultés dans la réunion de constellation que j’ai envie de foutre cet enfant ou ce parent par la fenêtre, et entendre que son collègue s’en sort très bien avec les mêmes personnes pourrait conduire à un conflit délétère qui fracture les équipes. A contrario, assumer ces antagonismes (agonie même racine que angoisse) par principe débouche sur une fonction contenante solide pour le patient dont on parle contradictoirement. Du genre : tiens eux, ils arrivent à ne pas éprouver des angoisses dingues alors qu’ils ne sont pas d’accord entre eux. Moi j’aimerais bien y arriver ! Complémentarité transférentielle.

2 mais aussi de nos partenaires (psychiatrie de secteur) :

Avec mes collègues nous prenons en charge un patient très gravement atteint. Il n’a pas de chance, en plus il a un diabète qui décompense souvent. Donc on rencontre régulièrement avec lui son généraliste pour aider à l’observance de son traitement. Sans compter ses problèmes familiaux  qui nous conduisent souvent à des contacts avec l’assistante sociale de son quartier. Complémentarité raisonnée comme la psychiatrie de secteur nous a appris à le faire sans cesse.

3 et également au niveau de nos théories : une complémentarité hypothético-déductive, inductive et abductive transversale

Plutôt que de la jouer « moi je sais » les autres bof !, il est intéressant de rester en position basse « avec mes collègues nous pouvons assurer la partie prise en charge, et cela nous donne une expérience des effets de ce que nous faisons avec ce patient sur une longue durée. Nous y réfléchissons en termes psychopathologiques et transférentiels et maintenant au bout de cinquante ans de réflexion avec beaucoup de partenaires des situations de soins institutionnels nous pouvons en déduire un certain nombre d’hypothèses abductives qui méritent d’être prises en considération. Nous pouvons prétendre être des chercheurs en psychopathologie transférentielle. »

Mais les patients prennent aussi des neuroleptiques ou des antidépresseurs ou d’autres trucs encore, et je connais des chercheurs qui continuent de réfléchir avec leurs collègues à des améliorations possibles pour les patients. Par exemple, actuellement des chercheurs se creusent le ciboulot sur les approches par stimulation magnétique transcrânienne. Ça pourrait aider sur les hallucinations résistantes aux médicaments habituels chez certains patients, même adolescents. On en parle ensemble et ça m’est arrivé de leur envoyer un patient qui pourrait en bénéficier. Effectivement ça a donné des résultats intéressants. Ces chercheurs ne font pas des émissions de télé pour dire. « ça y est, on a trouvé le traitement des psychoses », non, ils restent discrets mais ça les aide à réfléchir sur les mécanismes cérébraux en général et à faire avancer la compréhension du fonctionnement de cet organe assez utile je crois. Et ça m’intéresse que les neurosciences progressent.

Donc la complémentarité entre des chercheurs en psychopathologie transférentielle et en neurosciences me paraît à l’ordre du jour de façon sérieuse. Et je l’appelle de mes vœux. Mais pas dans n’importe quelle condition ! une complémentarité transversale ou horizontale et non une complémentarité verticale, du genre « à moi le pouvoir et les sous // et les autres, je les dissous ! »

Actuellement il existe une majorité de chercheurs en neurosciences et en génétique et autres sciences cognitives qui prétendent avoir trouvé les clefs du cerveau et qui imposent à nos dirigeants leur vision du monde de la psyché réduite aux seuls neurones. Il ne s’agit pas là d’une complémentarité, mais d’une guerre d’extermination des autres champs scientifiques, notamment des sciences humaines parmi lesquelles la psychanalyse, la psychothérapie institutionnelle occupent une position essentielle.

L’exemple des recommandations de la HAS pour le THADA sorties en septembre dernier qui intiment de diagnostiquer davantage cette pathologie et de prescrire un traitement éducativo-comportemental et du méthyl-phénidate. Les psychothérapies sont contrindiquées. Une seamine plus tard sort le livre de François Gonon « neurosciences, un discours néolibéral ; psychiatrie, éducation précarité. Il met en évidence la prétention excessive des promoteurs de ce discours sur le plan scientifique. Ce qui est prétendu scientifique ne l’est pas dans la plupart des cas à ce sujet. Et les conclusions qui en sont tirées sont scandaleuses sur le plan scientifique.

Pour lutter contre ces dérives plénipotentiaires des soi-disant neuroscientifiques au pouvoir, j’ai pour ma part mis en place une consultation neuropédiatrie pédopsychiatrie avec mon collègue Louis vallée au CHU de Lille pendant une quinzaine d’années. Nous avons pu observer comment les parents des enfants que nous recevions pour des pathologies complexes construisaient sous nos yeux la théorie de la maladie de leur enfant dans un rapport complémentaire digne de ce nom.

Nous en arrivons à ce niveau à rejoindre la méthode d’Edgar Morin qui a fait de la complexité son sujet de recherche principal.

Les trois principes

Le principe dialogique qui assemble deux notions opposées et pourtant indissociables (par exemple la dualité onde/corpuscule) permet d’assembler des notions antagonistes et ainsi de penser des processus complexes.

Le deuxième principe est celui de la récursion organisationnelle. Un processus récursif est un processus où les produits et les effets sont en même temps causes et producteurs de ce qui les produit. Nous individus, sommes les produits de la reproduction antérieure à nous. Mais une fois produits nous devenons les producteurs du processus qui va continuer. L’idée récursive est donc une idée en rupture avec l’idée linéaire de cause/effet, de produit/producteur, de structure/superstructure, puisque tout ce qui est produit revient sur ce qui le produit dans un cycle lui-même auto-constitutif, auto-organisateur et auto-producteur. (p.100)

Selon le troisième principe dit hologrammatique, la partie est dans le tout, mais le tout est dans la partie. L’exemple le plus courant est le patrimoine génétique ; d’un individu qui se retrouve dans chaque cellule qui le compose, ou encore la société dans son entièreté est présente dans chaque personne, du fait de sa langue, se culture, des normes sociales qu’elle fait vivre au quotidien.

Ces trois complémentarités, transférentielles, raisonnées et hypothético-déductives liées aux trois principes d’Edgar Morin devraient guider nos dirigeants et les amener à respecter chaque corpus de savoir et à les encourager à trouver ensemble des articulations utiles aux patients pris en charge, mais également aux chercheurs eux-mêmes dans leurs travaux de débroussaillement des phénomènes humains. En cela ils ne feraient que favoriser les mouvements démocratiques, et ainsi économiser une énergie considérable actuellement produite en pure perte au service des querelles de pouvoir dignes des cours de maternelle. La démocratie est un ensemble de positions contradictoires qui choisissent de ne pas se faire la guerre et de ne pas défendre une seule vérité. La psychanalyse ne détient pas la vérité, pas plus que la génétique ou les neurosciences, mais ensemble nous pouvons articuler nos connaissances pour mieux soigner un patient présentant une souffrance psychique insoutenable et qui crève d’être seul au milieu des protocoles. Le projet des psychothérapies institutionnelles est non seulement de mobiliser ces désirs d’une psychiatrie humaine mais surtout d’y parvenir ensemble.

Pierre Delion

Inscriptions aux journées de l’AMPI 2023

Inscriptions aux journées de  l’AMPI 2023

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Journées de l’AMPI 2023

XXXVèmes Journées de Psychothérapie Institutionnelle

XXXVèmes Journées de Psychothérapie Institutionnelle

Se sont tenues, jeudi 20 et vendredi 21 octobre 2022, les XXXVèmes journées de Psychothérapie Institutionnelle. Nous tenons à remercercier l’ensemble des participants et des intervenants qui ont la gentillesse et le dévouement de bien vouloir participer, animer et enrichir ces journées. Intitulée “La Psychiatrie qui vient…”, cette nouvelle itération des Journées de Psychothérapie Institutionnelle a permis à de nombreuses personnes de découvrir le monde de la psychothérapie institutionnelle, de partager son actualité et de se sentir écoutées et soutenues.

Il y avait beaucoup d’émotions diverses, dans les mots, lors du 20 et du 21 octobre, allant de la joie, de la tendresse de tous se retrouver, mais également de la colère, de la rancœur, face au contexte sociétal actuel, à la place de la psychothérapie institutionnelle aujourd’hui. Mais également beaucoup de compassion et d’empathie pour les représentants d’une profession – ou plutôt d’une vocation – dont les moyens actuels ne semblent clairement pas à la hauteur des enjeux de demain.

C’est à ça que ressemble ces journées, un partage d’émotions, de savoir et de courage, pour pouvoir continuer à avancer dans la direction que les battements de nos cœurs indiquent.


Programme des XXXVèmes journées

Retrouvez le programme qui a structuré l’ensemble des thèmes abordés au cours de ces journées de psychothérapie institutionnelle :